dimanche 22 mai 2016

Baccalauréat, monopoly et cadavres exquis…

La première fois où j’ai vu, de mes yeux vu,  les jeux s’inviter massivement dans les programmes télé, c’était en Italie. « Canale cinque », sous l’impulsion de Silvio Berlusconi, perpétuait à la perfection la tradition romaine : du pain et des jeux, d’autant que les émissions  se regardaient en famille, à l’heure des repas, tout en faisant grand bruit. Dans le genre, je préfère nettement Fellini Roma et ses fameuses tablées à ciel ouvert … A cette époque, les années 80, la France dinait encore des restes d’Interville, importé dès 1962 par Guy Lux sur le modèle de l’émission Campanile. En y ajoutant, of course,  les cultissimes vachettes landaises. Et Tournez manège avait à peine fait son apparition sur les plateaux, dessinant au passage une nouvelle carte du tendre.

Que dire aujourd’hui de la majorité des jeux télé hyper formatés qui se concurrencent à longueur d’antenne, et dont l’activité préférée  est de faire la chasse à l’audimat, et donc au téléspectateur… Peut-être ne suis-je pas bon public ? Même si je reconnais à Nagui un certain talent pour faire chanter ses invités…  Sans être non plus une fervente adepte des jeux vidéo,  et c’est un euphémisme,  je sais combien ces derniers ont fait de beaux progrès en matière de graphisme, mais aussi de densité psychologique et de complexité des personnages.  Vive la réalité augmentée… Plus facile de s’y identifier ainsi ? Sans doute.

Mais la vraie nouveauté dans le domaine des jeux, celle qui nous renvoie aux origines du jeu, du « divertimento », c’est la temporalité retrouvée. Jouer ensemble, en réseaux, par équipe, entre copains, en famille, c’est recréer ce climat qui dès l’enfance nous a fait découvrir le plaisir d’apprendre en jouant. Apprendre sur soi, apprendre des autres, jeux de rôles, double jeu. Apprendre à perdre aussi...  Perdre la partie sans perdre la face, sans perdre le contrôle, rester maître des apparences, tout un art. Respecter les règles. Renouer avec le B.A.B.A du  vivre ensemble ? On parle bien de jeux de société et de communauté de joueurs, « communauté inclusive » au demeurant. Il me revient cette chanson qui confronte la vie à une partie de flipper, une vie perdue en jeux de hasard, où l’homme s’égare à la recherche d’un bonus, sésame absolu  pour tout recommencer, repartir de zéro après le pourtant fatal « game over ». Pas si simple dans la vie réelle où le Go est plutôt l’apanage des sages !

Alors jouons…  Intriguée par le concept, et encouragée par mes proches, j’en suis  venue à essayer une des dernières formules en vogue : l’escape game. Le principe étant de ne pas dévoiler les secrets  du lieu, répondant d’ailleurs au nom d’Enigmatic, je dirai simplement  que l’heure passée à résoudre le mystère de la disparition de Miss Donovan m’a parue bien courte.  Après la découverte  d’un appartement du Londres des années 1850, à la fois cosy et inquiétant, pouvant aussi bien préfigurer celui du Parfum de la dame en noir, on est happé par la recherche d’indices à décrypter… Concentration et  concertation obligées  car ici on joue en équipe, de trois à cinq personnes, et rien de virtuel dans cette aventure-là…  

Autre expérience à tenter, l’immersion dans le jeu durant un week-end entier à l’occasion, pourquoi pas, du Printemps du jeu. Cela se passe justement à Lyon…  Avis à tous, « addict » ou néophytes,  et même aux plus « geek »,  la Team d’ Eludd vous a concocté un festin ! Rendez-vous dès le 22 mai à la MJC Montchat, puis le 31 mai, et les samedi 11 et dimanche 12 juin pour les Rencontres ludiques de Lyon. Temps de découverte, d’initiation, avant-premières, mais aussi  tournois, espaces récréatifs, festifs, seront proposés au public. Cultiver le lien social et intergénérationnel, ou tout simplement le plaisir de s’amuser, les raisons ne manquent pas de se rendre à ces Journées  dont ce sera la première édition à Lyon. Final prévu le samedi 9 juillet !
Je ne sais pas si l’on pourra s’y adonner au jeu dit des « cadavres exquis », et ainsi redonner vie à l’esprit cher au mouvement surréaliste…  En l’occurrence, une simple feuille de papier et un crayon suffisent pour retrouver cette écriture un brin déjantée…

Le jeu, une manière tendance de recomposer le monde sur un échiquier aux influences drôlement éclectiques !

mercredi 27 avril 2016

Bleu, Blanc, Rouge, Kieslovski…

Jour d’avril gris et tourmenté. Ciel changeant. « En avril, ne te découvre pas d’un fil !» N’empêche, même avertie, pas l’envie de remettre le nez dehors, ni d’aller boire un verre en terrasse… A la fenêtre d’en face, un drapeau tricolore s’agite. Malmené par les bourrasques, il tient bon néanmoins, et depuis plusieurs mois déjà. Ses couleurs sont un peu délavées. Au fil des jours, je me suis habituée à le voir flotter dans l’air, figure familière, alors que je ne connais pas encore les habitants de cet appartement, mes voisins d’en face, de l’autre côté du cours, côté 6ème...
Si aujourd’hui le drapeau français a le vent en poupe, il n’y a pas si longtemps  les propos de Ségolène Royal sur la question du patriotisme faisaient sourire. Bon, c’était la campagne de 2007 et la France n’était pas prête... Pas en guerre non plus, en tous cas pas sur son sol, car comme le disait très justement Jacques Prévert : « La paix, c’est de la guerre ailleurs». Dont acte.

Les temps ont changé et le bleu/blanc/rouge est devenu incontournable. Précurseur, le cinéaste Kristof Kieslovski en avait fait le sujet de sa trilogie, en revisitant la devise républicaine : liberté, égalité, fraternité.
Plus, d'ailleurs,  pour en souligner les paradoxes que pour l’encenser. Peu importe, le talent permet beaucoup. Et la beauté des images fascine. Bleu m’avait plu. Juliette Binoche, bousculée par la vie, inoubliable dans sa volonté de se libérer des liens du passé.
Rouge en est le bouquet final. L’héroïne, c’est un peu Marianne sur les barricades… de l’indifférence. A coup de ténacité, elle réussit le pari de réveiller les consciences, celle d’un juge à la retraite, mais aussi celle du spectateur, du citoyen assoupi dans son fauteuil. A force de regarder une vieille dame essayer, de film en film, de pousser une bouteille vide dans le silo à verre, il applaudit le geste fraternel d’Irène Jacob venant finalement à son secours. Comme il applaudit  le film testament du cinéaste...

Que ferait aujourd’hui Kieslovski de notre frilosité à accueillir les réfugiés venus de Syrie ?
Le cinéaste aurait aussi bien pu se gausser de la polémique sur la déchéance de nationalité. A quoi bon ce drapeau brandi s’il n’est que le reflet du nationalisme et non de nos valeurs républicaines…
Il est vrai que dans son pays d’origine, la Pologne, on érige des murs, des murs qui rejettent, des murs qui enferment. Alors, venir nous donner des leçons à nous citoyens français, enfants de la révolution, chantres de la Déclaration des Droits de l’Homme, et tenants de la flamme avec « Les nuits Debout » …Un comble diront certains, prêts à lâcher les chiens sur l’arrogant ! De l’art, puisqu’on vous dit que c’est de l’art, de celui qui ne connait pas de frontières, voyageur sans papiers, qui pose parfois ses valises dans les festivals. On lui donne des prix, reconnus à l’international, mais c’est du cinéma, pas la vraie vie qu’on récompense. Pour autant, le cinéma nous tend un miroir, déformant ou pas, miroir d’un monde vu comme un champ de bataille d’où surgit parfois une embellie, un regain d’humanité au travers d’un regard, d’un mouvement de caméra, d’un beau geste …

Emportée dans mon élan, j’en ai oublié la couleur du milieu, le blanc, tempérance en trompe l’œil, métaphore grinçante de l’égalité. Bien insuffisante pour s’en draper…
Le film m’avait moins plu. Histoire d’un mariage qui tourne court et d’une vengeance orchestrée à distance par l’amoureux éconduit.

Fin de la parenthèse cinéphile et retour à la réalité, au terrain… Avec l’Euro en juin, et ses six match joués à Lyon au Stade des lumières, le drapeau tricolore à la fenêtre d’en face a encore de beaux jours devant lui… Peut-être même verrais-je fleurir la bannière étoilée du drapeau européen pour la circonstance ? Il faut bien poursuivre le rêve malgré les controverses, la menace de brexit et tout ce qui vient contrarier notre envie d’une Europe unie et fraternelle. Envie, je devrais dire besoin quand le résultat des dernières élections en Autriche nous replonge dans les heures les plus sombres de l’histoire européenne. Et puis, quoiqu’il en soit, le 9 mai beaucoup de pays fêteront la naissance de l’Europe, celle de la déclaration Schuman du 9 mai 1950, celle des origines…

J’en finirai avec ces quelques mots de Robert Schuman : La paix mondiale ne saurait être sauvegardée sans des efforts créateurs à la mesure des dangers qui la menacent.

En attendant de l’Union européenne, une renaissance ?


dimanche 10 avril 2016

Du port du voile,

Bon, je ne pensais pas un jour écrire un billet sur le sujet. Tout le monde s’écharpe déjà à ce propos et comme le dit justement mon camarade Romain Blachier, il y a d’autres problèmes à régler dans la société française…  Mais l’autre matin, en entendant  un animateur de la matinale de France Inter- animateur que j’apprécie par ailleurs - interviewer la Ministre de la Famille, je me suis sentie obligée de réagir… Pas à propos de cette loi fraichement votée pour pénaliser les clients de la prostitution, mais sur la manière de traiter à la légère la question du port du voile. Franchement, Patrick Cohen  je vous ai trouvé un peu désinvolte, voire un tantinet réducteur face à une femme, ministre ou pas, qui défendait des positions de femme et de citoyenne engagée.
Oui, osons le dire, le voile intégral peut être un outil d’asservissement. Le moyen le plus sûr de faire disparaitre le corps des femmes derrière des pans  de conservatisme. Comme l’a justement rappelé  Laurence Rossignol, on commence par cacher le corps qui, selon un dogme édicté il y a des siècles,  ne doit pas apparaitre dénudé dans la sphère publique, et  petit à petit on finit par enfermer toute la personne derrière des murs, fut-ce ceux de la maison. On efface tout bonnement sa  présence des lieux publics, ou alors en la tolérant à des heures réservées. Procès d’intention ??
Nos grands-mères ne se sont pas battues pour rien en revendiquant et en obtenant le droit de disposer librement de leur corps et de l’afficher fièrement. D’autres dans le monde se battent encore. Trop facile de minimiser tout risque de régression de notre société. Faut-il encore et toujours citer Simone de Beauvoir : N’oubliez jamais qu’il suffira d’une crise politique, économique ou religieuse pour que les droits des femmes soient remis en question. Ces droits ne sont jamais acquis. Vous devrez rester vigilantes toute votre vie.

J’avoue qu’aujourd’hui  croiser  dans la rue des femmes entièrement voilées  me plonge dans la perplexité… Très éloigné des mille et une nuits de Shéhérazade ou d’un orientalisme aux multiples couleurs et parfums  à l’image des saris des femmes indiennes, plus qu’un simple foulard sur les cheveux, comme des générations  ont pu en porter  sous le nom de fichu, plus qu’une simple tradition ou un signe d’interculturalité, le voile actuel ne me semble décidément pas un objet banal et anodin. Une longue robe noire ou grise masquant la quasi-totalité du corps et de la tête, de fait ne passe pas inaperçue…
Certes, le corps féminin est savamment  instrumentalisé par les publicitaires. Constat récurrent mais toujours choquant d’une utilisation de la beauté à des fins purement marketing. Certes, certaines femmes, en particulier des jeunes filles en mal d’identité et de repères, peuvent en réaction avoir envie de se réfugier derrière une couverture, au nom de la religion ou pas.  Et il y a bien de quoi se perdre dans cette forêt d’injonctions contradictoires qui peuple notre société…  Vouloir s’émanciper des diktats  est une bonne chose.  A condition de ne pas être récupéré...  C’est à ce titre très intéressant de voir que de  grandes enseignes   s’engouffrent dans ce nouveau marché qu’est  la mode islamique. La bonne aubaine que voilà, trop belle pour la laisser filer et au diable toute considération sur le fond.

 La liberté de s’habiller selon son choix  est un droit, et loin de moi l’idée de le remettre en cause, ou de m’affranchir du corollaire de la laïcité : la liberté des cultes.  Mais alors que le port du pantalon a été à une époque le moyen d’assumer  l’égalité vestimentaire  entre les hommes et les femmes, sans pour autant « gommer » leurs différences, le port du voile uniforme est plutôt en train de fracturer les relations entre les sexes, et entre les citoyens. C’est  bien dommage quand nous avons tant besoin d’apaisement. Comme il est finalement dommage que le Ministère des droits des femmes soit placé après celui de la famille et de  l’enfance. Affaire de symbole peut-être mais pour ma part je ne suis pas insensible aux symboles, et à leurs représentations, dans la sphère publique et sociale comme dans la vie privée. Au-delà des apparences et du voile qui peut parfois les recouvrir.

jeudi 31 mars 2016

Ne pas jeter le bébé avec l’eau du bain …

On en a souvent vu dans les vieux albums de famille, de ces photos d’enfants posant sagement assis sur les genoux de leurs parents, yeux écarquillés face à l’objectif, ou plus curieusement allongés sur des fourrures ou autres peaux de bêtes. La publicité, jamais en reste, a su faire son miel de ces bébés cadum d’un jour…
Question d’époque et de regard sur un âge qui au-delà des clichés semble baigner dans l’angélisme et la béatitude. Le bonheur d’être au monde.
Pour autant, comme nous l’a bien rappelé Dolto, l’enfant est une personne. Une personne à part entière, sans le pouvoir de la parole certes, mais avec des droits et une dignité à respecter.

En prenant mes fonctions d’élue à la petite enfance, j’avoue ne pas avoir tout de suite approfondi cette dimension là. Pétrie des poèmes de Victor Hugo louant les rondes enfantines et leurs verts paradis, ou scandant les misères de Cosette et des siens, j’aurais pourtant dû me lancer derechef dans la lecture de la convention des droits de l’enfant, signée à New York le 20 novembre 1989. Mon premier mouvement a été plus prosaïquement dirigé vers les commissions d’attribution de places en crèche, dont la réputation d’instance hautement chronophage, était parvenue jusqu’à mes oreilles. Pour tout vous dire, je voyais déjà planer au-dessus de ma tête l’image terrifiante de l’autre Cronos, alias Saturne, la divinité romaine dévorant ses enfants. En l’occurrence, l’enfant cela risquait  d’être moi …

Un an après, force est de constater que j’ai survécu … Tout en ayant beaucoup   appris. Un premier bilan pour souligner que non, décidément, la vie d’élu(e) n’est pas un long fleuve tranquille, mais une remise en cause régulière des acquis et des compétences. Alors voilà, je partage ici ma récente expérience.
A la Ville de Lyon, si l’on règle les questions pratiques liées à la vie dans les crèches municipales, c’est en gardant toujours à l’esprit le projet éducatif et social de la ville : la mixité, la lutte contre les stéréotypes, bref les premiers pas dans l’apprentissage du vivre ensemble.
Même volonté à la mairie d’arrondissement, porte d’entrée pour des parents confrontés à une situation potentiellement anxiogène : confier leur enfant, ce tout-petit  « prunelle de leurs yeux » à des personnes inconnues ...
Il s’agit alors de les conseiller, de les rassurer dans leur inquiétude de parent, toute légitime au moment d’envisager une première séparation. La micro crèche ou la crèche familiale ? L’accueil collectif, individuel ou mixte ? Que choisir ? Vers qui aller ? Une mission délicate et essentielle menée à bien par les agents du service référent, notre fameux point accueil et information petite enfance, qui répond très justement à son appellation de « deuxième génération » !

Pour mieux comprendre comment se décline cette politique au quotidien, il faut  se familiariser avec le terrain, visiter les crèches, aussi appelées établissements d’accueil du jeune enfant, des lieux que j’ai moi-même découverts en néophyte. J’ai commencé par la plus grande de toutes, située rue André Philip, la crèche Boileau. Tant qu’à faire, autant s’immerger totalement ! Un grand bain iodé, d’autant plus que les différentes sections répondent aux jolis noms d’Ouessant, Belle Ile, les Mouettes et les Dauphins et sont doucement éclairées par Le Phare des parents, le blog conçu par et pour les familles.
Quatre vingt dix berceaux, deux directrices, une armée de puéricultrices, des dortoirs, coins jeux, bibliothèque, biberonneries, au cœur d’un environnement agréable à vivre pour les enfants comme pour les professionnels.
Avec une cuisine préparée sur place, je pouvais presque sentir flotter le parfum de la purée maison lors de cette première visite.

Dans les crèches associatives, même constat avec ici ou là des projets éducatifs innovants, souvent inspirés de la méthode Montessori, mettant l’accent sur l’autonomie des tout petits, l’expérimentation plutôt que l’exemple à suivre.
Ou encore l’organisation en mode fratrie, tous âges confondus, pour développer des liens solidaires entre les enfants. Le maître mot de ces pédagogies restant la confiance, confiance réciproque sans laquelle il n’y a pas d’apprentissage durable et heureux.

Dans mon parcours initiatique, j’ai souvent rencontré mes collègues en réunions de travail. Rien que des femmes, car dans ce domaine peu d’hommes aux manettes. On peut le regretter. On peut aussi essayer de changer la perception d’une délégation connotée « layette et couches-culottes ». Vision restreinte car la petite enfance est une compétence très en phase avec les enjeux actuels comme l’insertion socio-économique des familles, la place des femmes dans le monde du travail et l’égalité des chances, notamment dans les quartiers classés en géographie prioritaire. Tout commence au berceau ou presque !

Et puis, parmi les acteurs de la petite enfance, j’ai retrouvé quelques associations avec lesquelles je travaillais déjà mais cette fois-ci sous un jour nouveau. Une façon de faire le lien entre mes différentes délégations dont la vie associative reste le fil rouge. Comme un cordon ombilical …

C’est aujourd’hui avec plaisir que je vois arriver les familles avec poussettes lors des soirées d’accueil des nouveaux arrivants en mairie. Certes, tout n’est pas parfait. On peut encore mieux faire en terme de création de berceaux ou de mise en relation des parents avec les assistantes maternelles de leur quartier. Des projets sont en cours … Bientôt 100 000 habitants dans le 3ème, alors cela en fait des bébés nés ou à naître. Une raison supplémentaire de rester optimiste quant à la dynamique de l’arrondissement et de voir l’avenir en rose … En toute objectivité !

Ce billet est aussi l’occasion de remercier Thierry Philip de m’avoir confié cette responsabilité, lui qui connaît bien les rouages de la petite enfance.

« Il reste toujours quelque chose de l’enfance, toujours… » disait Marguerite Duras.

A nous de lui laisser de la place pour s’épanouir, dans nos cœurs, et dans nos villes…



dimanche 20 mars 2016

Pas de printemps pour Mamie…

Voilà, je l’ai appris le week-end dernier  et cette fois c’est fini.  Ma grand-mère est définitivement partie. Elle était hospitalisée depuis des années. Peu après le décès de mon grand-père. Elle avait alors perdu le goût de l’existence et petit à petit la conscience du temps qui passe.

 Des années à voyager dans sa tête et  à réinventer le passé. Perdre la mémoire, c’est aussi refuser  d’affronter la réalité quand elle fait trop mal. Son histoire est certes  banale mais c’est la sienne, l’histoire d’une femme qui a partagé sa vie entre son mari et sa famille, a élevé ses enfants,  trois filles. Une femme au foyer comme beaucoup d’autres dans les années cinquante.  Le progrès avait soudain envahi son ménage : la première machine à laver, la première télévision, les premières courses en voiture au supermarché. Fini le cabas et la corvée de linge ordinaire. Sans oublier  l’installation du téléphone à domicile. Plus besoin d’aller au café d’en face ! Elle était très fière de posséder ces objets tout neufs,  et d’afficher ainsi  son entrée dans l’ère moderne, fût-ce  au travers de la consommation. Après une enfance difficile,  à chercher sa place, puis  la guerre et les privations, c’était une sorte de revanche.  Elle n’était pas riche mais possédait  une maison et un jardin, et leur apportait une attention quotidienne. Un soin presque draconien.

Progressivement, le terrain autour de la maison s’était agrandi, un petit bois derrière, et une mare, petite, mais jolie avec ses grenouilles et ses nénuphars. J’y avais ma balançoire… Mon grand-père ne ménageait pas non plus sa peine pour rendre la petite propriété plus confortable. Pas de week-end, ni de vraies vacances mais la satisfaction de ce bien-être matériel acquis à coup de sacrifices. Et puis cela le rendait heureux de construire cela avec  ma grand-mère. Une bâtisse solide à l’aune de leur couple.

A la campagne, la terre, ça compte. Le printemps était je crois sa saison préférée. Elle guettait l’apparition des jonquilles et des crocus. Précédés des perce-neige, les toutes premières fleurs  signant la fin de l’hiver. Et il était rigoureux l’hiver en ce temps-là,  des températures en-dessous de zéro des jours durant et du givre, parfois même de la glace aux fenêtres.  Alors, forcément le printemps était attendu comme une résurrection. Pour autant elle n’était guère croyante ma grand-mère et elle se méfiait  de l’emprise de la religion sur les esprits. Elle votait à gauche et ne s’en cachait pas. Pour rien au monde elle n’aurait manqué une élection. Sans être une militante, elle devait exercer une certaine influence autour d’elle. Par sa liberté de paroles mais aussi par sa présence rayonnante. Il faut dire qu’elle était belle, très belle même dans sa jeunesse. Petite, j’adorais regarder ses anciennes photos rangées dans des boites en carton.

Parmi les nombreux souvenirs qui me restent d’elle,  il y a l’image de sa machine à coudre, une Singer à pédales. Toutes mes robes ou presque avaient eu  affaire à elle un jour ou l’autre… Je crois que j’ai encore son ronronnement en tête. J’aimais regarder ma grand-mère piquer le tissu ou l’été travailler au jardin, coiffée d’un grand chapeau, et le soir l’aider à arroser le potager ou les rangées de fleurs. Je me souviens  du massif de capucines,  un peu caché derrière la maison. Leur couleur vive, presque criarde me ravissait.

Je me souviens aussi des vacances là-bas de mon frère et de notre  cousin du même âge. Et du jour où ils ont eu l’idée de changer la répartition des petits  lapins dans les différents clapiers…  Ils trouvaient tellement injuste que certains aient eu des portées et d’autres pas.  Aie, aie, aie, catastrophe car beaucoup de lapereaux  n’ont pas survécu à ce nouvel ordre des choses. L’intention était bonne mais on ne force pas impunément la nature, ni  le sentiment maternel…

Comme on ne retient pas le souffle d’une vieille dame de 95 ans, surtout quand elle a déjà déserté la compagnie de ses semblables. Il restait à ma grand-mère un ultime voyage à accomplir. Ces quelques mots sont pour elle, comme ces quelques fleurs de printemps pour l’accompagner. Je lui devais bien ça, comme je lui dois mon deuxième prénom, Paule. Il me rappellera toujours sa mémoire.  

lundi 7 mars 2016

Ode à Camille

Camille, tu t’appelais Camille… Née  le 8 décembre 1864, à Fère-en-Tardenois, tu as grandi entre un père attentif et aimant et un frère trop aimé. Rebelle à ton temps, aux codes de la bourgeoisie bien-pensante, condamnée à la réclusion pour avoir osé t’affirmer comme artiste et surtout comme femme, indépendante. Faire poser des hommes dans ton atelier de l’Ile Saint Louis t’aura attiré les foudres de tes contemporains et de certains de tes pairs. D’insoumise, tu  es finalement devenue indésirable…



Rodin par Camille Claudel
De Rodin, tu disais qu’il t’avait tout pris, tout volé, ta jeunesse et ton art. Tu lui en voulais tellement de t’avoir abandonnée… Il a fini par emporter ta raison, avant de te faire une place à ses côtés dans l’Hôtel Biron, musée qui portera son nom et où une salle d’exposition t’est réservée dès 1914. Il mourra trois ans après. Mais pour toi à cette date, il est déjà trop tard…

De votre passion, il reste une oeuvre aux influences croisées. Le génie de Rodin qui façonnait ses créatures dans l’espace et leur offrait une dimension puissante et inédite, parfois jugée monstrueuse à l’image de son Balzac mal dégrossi.

Ta recherche de formes nouvelles en prise avec la matière.

Vous vous êtes nourris l’un de l’autre, avec adoration. Rodin disait de toi : « Je lui ai montré où trouver de l’or mais l’or qu’elle trouve est bien à elle. »

Camille au bonnet

Tu lui as donné le goût de sujets plus intimes comme cette Camille au bonnet te représentant, ou encore cette figure d’Aurore ou la France, née de ton profil.
Et puis il y a l’héritage de votre travail en commun, votre complicité telle Le baiser, instant de grâce suspendu. La sculpture était à l’origine destinée à orner la porte des enfers, entre quête du bonheur et damnation.

La valse
Cette veine-là, tu l’as poursuivie dans ton propre travail avec Sakuntala et plus tard La Valse. Quoique d’inspiration différente, j’aime beaucoup La petite châtelaine. Peut-être parce qu’elle reflète une époque heureuse de ta vie avec Rodin, à la campagne.


Le baiser
Toi, tu avais l’amour de la terre depuis l’enfance, cette terre glaise que tu modelais, caressais, et faisais vivre sous tes doigts. Tu étais douée. Ton premier professeur, le sculpteur Boucher, avait vite compris la force de ton talent, son côté irréductible. Nogent ne pourrait le contenir. Tu devais te confronter aux plus grands. A Paris où ta famille a fini par s’installer. Là, où tu feras bientôt la rencontre d’Auguste Rodin.


Paul Claudel par Camille
Mais l’autre homme de ta vie, celui qui décidera de ton destin, c’est ton frère
Paul, le dernier de la famille Claudel, fasciné par ta volonté, mais aussi inquiet de ton caractère intransigeant, de ta soif d’absolu. Tu lui faisais peur sans doute, car pour affronter ses propres démons, il avait besoin du rempart de certaines conventions dont tu faisais fi. Etais-tu devenue une gêne pour l’accomplissement de sa carrière ? Certes, tu dérangeais l’ordre établi. A la mort de votre père, ton dernier secours, tu seras internée pour troubles paranoïaques. Privée de tes biens et de ta liberté, empêchée, tu erreras dans un purgatoire aux portes d’Avignon, drôle d’asile ouvert aux vents mauvais. Pendant plus de trente ans. Folle, aliénée, on le deviendrait à moins que ça…

Pourtant, tu n’auras cessé d’admirer ce frère et sa  poésie aux accents fiévreux. D’attendre ses visites dans la nuit de ta vie, jusqu’à la fin en 1943. Vous en aviez tellement rêvé ensemble de cette gloire du temps de votre jeunesse prometteuse. Condamnée à l’oubli, tu n’as pas même eu droit à une sépulture à ton nom. Tu es morte de faim dans cette France de Vichy qui faisait peu de cas des malades des hôpitaux psychiatriques.

L'age mûr
De toi, je ne savais presque rien jusqu’à la parution du livre d’Anne Delbée, Une femme. Juste ton passé de sculptrice et l’histoire de ta passion avec Rodin.
De ton frère, je savais le nom et connaissais quelques pièces.
Dire que la découverte de ces années d’enfer m’a émue et révoltée est un euphémisme. Plus que d’injustice, il s’agissait de trahison. D’une relégation tragique. Au-delà de ta personne, il s’agissait d’une atteinte au droit des femmes à vivre, loin de la tutelle d’un père, d’un frère, d’un mari. D’un droit universel trop souvent bafoué.

Toi, tu voulais juste continuer le travail de création auquel tu avais voué ton existence. Tu avais seulement 48 ans ce matin de septembre 1913 quand ils t’ont emportée….

Un jour, dans un parc, j’ai entendu ton nom. Ce n’était pas toi bien sûr qu’on appelait mais une petite fille. Elle ne voulait pas s’en aller, quitter ses châteaux de sable… Quand j’ai eu une fille, moi aussi je l’ai appelée Camille. En souvenir de cet instant mais aussi en pensant à toi.


La Petite Chatelaine


Camille la vie, c’est un superbe enfer, et Dieu est un curieux sculpteur qui tue les statues qu’il préfère. Ainsi chantait Serge Reggiani pour te rendre hommage, Camille.


dimanche 14 février 2016

De la popularité de l’orchidée…

Sa cote de popularité a de quoi faire frémir les instituts de sondage, toujours prompts à évaluer la « courbe de croissance » de nos hommes politiques et autres chouchous des médias. De qui s’agit ’il ? D’une simple fleur à qui l’on prête mille pensées ardentes et un esprit fécond… Sans s’attarder à décrypter son langage, on s’accordera à dire que l’orchidée a une élégance naturelle, symbolisée par la variété phalaenopsis, devenue en quelques années reine de la lignée. L’emblème national de la Thaïlande a décidément tout pour plaire et envahir nos jungles urbaines.

Passer de l’état de fleur sauvage à l’étal du marché et aux gondoles des jardineries, aura d’ailleurs été un jeu d’enfant pour cette "belle de jour" cultivée dans d’immen-ses pouponnières aux Pays-Bas. Nos amis hollandais, déjà spécialistes de la tulipe sous toutes ses formes – fleur de lys, perroquet ou simple darwin - et maîtres de l’hybridation, produisent aujourd’hui  85 %  de ces plantes pour le commerce européen. Une affaire en or semble t’il, car l’orchidée s’arrache littéralement aux enchères botaniques d’Amsterdam. Le pays de la « tulipmania » peut garder le sourire, la bulle se porte bien…

Si on reproche à l’orchidée son absence de parfum, c’est bien injustement car elle exhale son odeur à certaines heures bien choisies. La Discrète se révèle alors une fine mouche pour attirer les insectes nécessaires à sa pollinisation.

En s’armant d’un peu de patience, on peut même la voir éclore chaque année. Très développement durable comme attitude.

Et sa culture, plus éthique et respectueuse de l’environnement que celle des roses en provenance d’Afrique -  Kenya et Ethiopie en tête - la rend politiquement correcte.

Enfin, comment ne pas évoquer en deux mots Charlotte Rampling et son personnage sur le fil dans La Chair de l’Orchidée… Sans vouloir marquer d’un sceau végétal l’actrice anglaise qui a  beaucoup d’autres rôles à son répertoire… Et sait avec grâce et intelligence donner corps au mystère des images.

Voilà, ces quelques lignes pour vous, pour nous faire une fleur, en cette période de Saint Valentin. Avec une palette de couleurs allant du blanc pur au rose fuchsia, uni, tacheté, ou zébré, en passant par des jaunes délicats, le choix est vaste parmi les orchidées aux ailes de papillon. Pour les plus « fleur bleue » d’entre nous, il reste toujours la possibilité d’user de colorants artificiels et autres molécules chimiques pour obtenir la teinte désirée.

L’essentiel étant de laisser la place au  Pouvoir des fleurs. Contemplatifs, les regarder prendre racine, et s’épanouir comme les sentiments.


Quoique pour conter fleurette, se méfier des espèces vénéneuses ou carnivores, heureusement absentes de la grande famille des orchidées !