samedi 21 janvier 2017

A la Maison Pour Tous, on pousse les murs…

« Record de participation absolu ! » « Encore mieux que l’exercice précédent »  « Des adhérents fiers de leur Maison » «Un président en marche vers sa réélection ! » « Ambiance électrique jusque tard dans la nuit…»

Ces titres, vous ne les verrez pas dans vos quotidiens. Ils ne feront pas la une des journaux d’opinion, du soir ou du matin, encore moins la manchette des journaux à sensation. Et j’ajouterai, non sans malice, que les instituts de sondage n’avaient rien vu venir… Alors de quoi s’agit-il donc ? Certainement pas du résultat de l’élection du WE car, à l’instant où j’écris ce billet, rien n’est encore officiellement joué entre les sept prétendants à la Primaire de la Gauche et des Ecologistes. Sondeurs, sondés devront attendre le résultat des suffrages exprimés. Et pour le moment, les électeurs gardent la main. Verdict demain en fin de journée. Une journée que, pour ma part, je passerai dans un bureau de vote en tant que militante et élue socialiste, à accueillir les lyonnais qui ne manqueront pas de se présenter. En compagnie d’autres militants, de camarades. C’est un joli nom camarade, chantait Ferrat… Nous serons dans une de ces écoles de la République, vénérable et plus que centenaire, mais qui tient bon et, j’espère, nous tiendra chaud en ce mois de janvier glacial. Un dimanche d’élection qui en annonce d’autres, suivis de soirées électorales où experts en tous genres viendront nous expliquer comment on en est arrivés là. Des soirées qui m’en rappelleront de plus anciennes, celles où, encore enfant, j’assistais aux empoignades entre Georges Marchais et Jean-Pierre Elkabbach. La présence de ce dernier comme interviewer dans les débats des primaires, de droite et de gauche, m’a d’ailleurs bien amusée. JP, le retour !

Revenons-en à nos moutons. Enfin, à cet événement auquel j’ai assisté aujourd’hui, en direct, et au milieu de 350 autres personnes. Ce n’était pas un meeting, ou encore une cérémonie de vœux à la population, encore moins une soirée VIP. C’était, c’était… une assemblée générale. Une assemblée générale ordinaire, délivrant rapport moral, financier et rapport d’activité annuels d’une association d’éducation populaire. Une association forte de ses 3500 adhérents, sans compter les sympathisants. Une association avec une charte de valeurs partagées, des militants, des citoyens engagés. L’un d’entre eux manquait pourtant à l’appel en ce samedi 21 janvier 2017.  Subitement disparu. Alors, nous lui avons rendu un bel hommage en ouverture de séance, ses vieux copains en tête, passablement émus. Ceux avec lesquels il aimait ferrailler, à l’occasion. Pas face caméra bien sûr mais dans des débat néanmoins ardents et passionnés. Il ne connaîtra pas l’issue de l’élection présidentielle, ce militant qui, jusqu’à son dernier souffle, se sera consacré à l’écriture d’un livre sur les algériens dans les brigades internationales en Espagne. L’actualité politique l’intéressait et l’inquiétait aussi, confrontée au prisme de la réalité historique. Il ne connaîtra pas la suite, ni même le résultat des primaires. Pas sûr qu’un des candidats ait eu d’emblée sa faveur. Au jeu des sept familles, il aurait préféré rebattre les cartes et peut-être même renverser la table… mais sans détruire la maison. Le temps est assassin.

Je finirai simplement par les quelques mots que j’ai prononcés à la mémoire de Georges Gonzalez en clôture de mon intervention. Après avoir rappelé mon optimisme quant à l’avenir de la Maison Pour Tous des Rancy, et l’importance du soutien de la Ville de Lyon. Une maison dont l’extension verra le jour en 2018, sur son parvis, et qui, en attendant, n’hésite pas à investir l’espace environnant, les beaux jours revenus.  « Incroyables comestibles », « Rue de l’avenir, Rue aux enfants », festival des Rancy, les initiatives ne manquent pas. Une « Maison bleue » dont la devise pourrait bien être : « Une pour tous, tous pour une ! ». Proposition que je soumettrai peut-être au prochain conseil d’administration, avec la complicité d’Alexandre Dumas…

Pour Georges :
« C’était un homme de convictions, vous l’avez tous rappelé. Avec des racines profondément ancrées.  Le sud dans la voix. Son histoire personnelle, il en avait parlé dans un de ses livres, « Un pont sur la Méditerranée », un titre qui dit beaucoup sur la nécessité de relier les hommes les uns aux autres, en dépassant leurs différences, visibles ou invisibles. Construire des ponts, des passerelles, au lieu de murs, c’était aussi son engagement au service de l’éducation populaire et de la transmission de savoirs.


J’avais appris à connaitre Georges Gonzalez en travaillant au sein de votre conseil d’administration. Et puis, je le croisais parfois dans mon quartier, nous étions voisins, même si un arrondissement nous séparait… Enfin, juste une rue à traverser, rien du tout. Bagatelle au regard d’une ville de plus de 500 000 habitants. Ces rencontres impromptues étaient toujours l’occasion de conversations pleines d’humanité et de vie. C’est le souvenir de ces instants, précieux, que je garderai en mémoire. Longtemps. »

samedi 31 décembre 2016

Bonne Année

Noël 2016 s’est éloigné doucement. Rêves de papiers froissés et étoiles scintillantes dans la nuit vont bientôt céder la place à l’aube nouvelle. Comme au seuil de chaque année. Le grand ordonnancement de la vie sur terre, le passage des saisons, me direz-vous,  puisque la fête de Noël  c’est aussi la célébration du solstice d’hiver, de la renaissance de la lumière. La résolution d’un cycle. Certes, mais l’année à venir n’est en rien ordinaire. D’abord par ses enjeux politiques, avec des échéances électorales majeures dans notre pays. Ensuite, parce qu’elle s’inscrit dans la lignée du 7… Soit un chiffre considéré comme déterminant dans de nombreuses cultures, des peuples d’orient et d’occident, toutes croyances confondues. L’union des symboliques par excellence...  Chez les Dogons, sept représente la perfection humaine. Chez les Egyptiens, sept était le signe de la vie éternelle. Alors, quelques exemples pour illustrer ce chiffre clef, exemples empruntés  au quotidien comme au plus spectaculaire des éléments : les sept jours de la semaine, les sept collines de Rome et de Washington, les sept couleurs de l’arc en ciel, les sept merveilles du monde, les sept continents ou les sept océans figurés dans la couronne de la statue de la liberté, le 7ème art, James Bond l’invincible héros, également nommé 007… Si à ces « monuments », j’ajoute le chat et ses 7 vies présumées, vous voyez bien qu’il y a comme de la magie dans l’air, même si sept, c’est aussi l’âge de raison, d’une forme de sagesse. Pour les jeunes de 7 à 77 ans ?

On peut bien sûr faire fi des symboles dans nos vies modernes et laisser cela aux poètes et aux esprits imaginatifs. Estimer que l’interprétation des signes relève de l’oracle divin, ou encore de la diseuse de bonne aventure plongée dans sa boule de cristal. Hergé n’en comptait-il pas sept dans les  aventures de Tintin ? On  peut aussi se saisir de l’opportunité offerte par l’arrivée de 2017 pour changer de regard sur un monde, le nôtre, qui ne tourne pas toujours bien rond. Chausser des bottes de sept lieues pour aller voir ailleurs, comme l’ont fait Cyril Dion et Mélanie Laurent dans le film « Demain ». S’inspirer de leurs solutions, rapportées d’ici et là-bas, apprendre à partager les ressources de notre planète, tout en préservant ses richesses et sa beauté. Penser « après-demain ». Ouvrir nos chakras mentaux. Tiens, curieusement, là encore il y en a sept…

On peut également découvrir le dernier livre de Tristan Garcia, justement intitulé 7. Sept histoires, sans lien apparent les unes avec les autres, mais guidés par la main de leur auteur, le laisser nous  entrainer à sa suite, sur ses chemins fantastiques. 
Un extrait du récit intitulé "Hélicéénne" : 
« Il ne s’agit pas de voyager dans le temps, seulement de court-circuiter la mémoire. Ce n’est pas de la science-fiction. En réalité, tous les états d’un système connecté tel que l’ordinateur ou le cerveau persistent, pourtant ils sont ordonnés de manière que toutes nos versions aient le sentiment de ne faire qu’une : la dernière. C’est ce qu’on appelle le sentiment de l’identité personnelle (…) Chacun de nous est un peuple, un parlement, une petite démocratie. L’enfant, l’adolescent, l’adulte discutent dans notre tête. On habite à plusieurs sous notre peau, et on peut redevenir celui qu’on veut. Je crois que c’est à ça que sert l’hélicéenne. »

Et puis s’il faut revenir à la politique, impossible de ne pas évoquer les primaires citoyennes, celles de la gauche et des écologistes, en janvier. Parce que le débat d’idées continue d’intéresser les français et qu’ils sont largement favorables au principe des primaires, mais aussi, et là je suis certaine que vous me voyez venir…. les candidats à cette primaire sont au nombre de 7 ! Six hommes et une femme, de sensibilités différentes, mais animés d’une même envie de se confronter à la réalité du paysage politique. Il faut un certain panache pour se présenter ainsi aux suffrages, aux petits calculs qui ne manqueront pas de se faire jour à cette occasion. Et chacun de prendre la peine de tourner sept fois sa langue dans sa bouche avant de parler… Car, une nouvelle fois, nous ne sommes pas à l’abri d’une surprise quant au résultat final. Concernant l’élection présidentielle, son issue est tout aussi incertaine. Voir le Front National arriver aux portes du pouvoir ? Un des possibles et inquiétants scénario. « En marche » être la révélation de 2017 ? Une des hypothèses pour le futur quinquennat. L’union de la gauche revenir en force ? Quoiqu’il en soit, cette année encore, rester curieux du lendemain, de ce qu’il adviendra de nos vies et de notre potentielle emprise sur ce présent en devenir. Pour les nostalgiques  du septennat, il faudra attendre le passage éventuel à une sixième république, qui, espérons-le, ne prendra pas 7 ans de réflexion …


Et pour finir en beauté sur cette planète que le Petit Prince découvrit un jour comme la septième de l’univers, bonne année à toutes et à tous ! Sept fois.

dimanche 4 décembre 2016

« Lyon à l’italienne »

Plus de 200 ! Ils étaient  nombreux à avoir fait le déplacement des quatre coins de la Métropole lyonnaise jusqu’à la mairie du 3ème arrondissement en ce premier vendredi du mois. Au dehors, un froid sec,  piquant, presque digne d’un  8 décembre... Une fois franchi le seuil du 215 rue Duguesclin, et grimpé l’escalier d’honneur, des tables jonchées de panettoni  invitaient chacun  à célébrer « Lyon à l’Italienne ».
Une initiative guidée par un élan de géné- rosité envers les sinistrés d’Ombrie : pour chaque panet- tone vendu, deux euros reversés à une association caritative.

Dans la salle Brouillard, les visiteurs s’installent, certains se saluant au passage, des habitués de la Maison des Italiens pour la plupart. Vous savez, cette maison de la rue du Dauphiné dont je ne me lasse pas de vous parler, de saison en saison … comme des racines qui nous unissent et ne demandent qu’à s’épanouir. .. 
Certains dans l’assemblée connaissent déjà le livre de Jean-Luc De Ochandiano  ou s’apprêtent à le découvrir traduit en langue ita- lienne. D’autres encore, passionnés par l’histoire de l’immigration à Lyon, et plus précisément  celle de la Guillotière, fameux lieu de brassage des cultures et des mémoires, ont simplement poussé la porte de la maison commune. Sans façons. Quoique d’horizons divers, les uns et les autres sont venus écouter Jean-Luc De Ochandiano raconter comment  les populations transalpines se sont sédentarisées au fil du temps et des différentes vagues d’arrivants. Il faut dire que notre conférencier maitrise son sujet : les Italiens à la Guillotière de 1850 à 1980. Alors, après quelques mots d’accueil à l’adresse du public, Jérôme Maleski et moi-même lui cédons bien volontiers la parole.

Au travers de termes  choisis, de photos d’ar- chives, d’anec- dotes,  les ima- ges du passé surgissent et revivent : ici, un musicien am- bulant accom- pagné de son « piffero » , sorte de petite flûte ; plus loin, l’artisan figuriste vendant ses statuettes au passant, ou encore le montreur d’ours. Une culture qui descend dans  la rue et nourrit l’imaginaire. Avant 1850, la Guillotière était encore un faubourg indépendant, la vie y était bien moins chère qu’ailleurs. Le logement abordable facilitait les mouvements de population, le plus souvent des saisonniers, des paysans et enfin l’arrivée des premiers ouvriers des Brotteaux. Mais l’endroit n’était pas très sûr et pas très fréquentable.

A partir de 1880, et le grand plan d’ur- banisation de La Presqu’île, d’autres géné- rations  d’ita- liens venus bâtir et embellir la ville, ouvrent  de petits commer-ces à la Guillotière, épiceries ou cafés. Des endroits  où il faisait bon se retrouver après le travail, et parler politique. Des entreprises du bâtiment s’y implantent  comme les établissements Denis Cerutti  au 5 rue Bonnefoi,  le siège actuel du Centre Social. Quelques réussites, même modestes. Pour autant, l’histoire de ces hommes ne fut jamais facile. Dans les périodes de tension économique et sociale, l’italien redevient  l’étranger, celui dont on se méfie et qu’on finit par chasser. Deux exemples frappants : à la fin du 19ème siècle, période de crise et de récession, on refuse aux italiens l’accès aux chantiers,  pour favoriser l’emploi d’ouvriers français. Ils deviennent de vulgaires « macaronis », et sous ce vocable méprisant des  victimes de la xénophobie ambiante.

Autre épisode marquant, le 24 juin 1894, avec l’assassinat du président Sadi Carnot, perpétré à Lyon par un anarchiste du nom de Santo Geronimo Caserio.  De l’auteur de ce geste, la foule en colère ne retiendra que l’origine, italienne. Plusieurs jours de représailles s’ensuivront, et la rive gauche du Rhône, en particulier la Guillotière et ses commerces, seront dévastés aux cris d’ « A bas l’Italie » ou « A l’eau les macaronis ». Des menaces à peine voilées... Entre les deux guerres, c’est le fascisme et Mussolini qui jetteront hors d’Italie les opposants au régime. A la Guillotière, ces réfugiés politiques, souvent des communistes,  animent la Maison du peuple, la Casa del popolo,  qui s’élevait en lieu et place de l’actuelle école Painlevé. Le 6ème congrès du PCI s’y tiendra clandestinement en  1926, en présence de Gramsci.

Une époque qui nous rappelle furieusement la nôtre, à la croi- sée des che- mins… Et qui ravive bien des souvenirs  à ceux dont le parcours familial et personnel rejoint celui des protagonistes de « Lyon à l’Italienne ». Beaucoup étaient prompts  à s’en émouvoir vendredi soir et à s’inquiéter de l’avenir de leurs enfants et petits-enfants. De la fin d’un monde. D’autant plus quand rôde en Europe le fantôme des années 30, et plane la menace du « non » à Mattéo Renzi lors du référendum  en Italie.

Alors, au moment de partager le verre de l’amitié, c’est le traditionnel « facciamo un brindisi » qui était sur toutes les lèvres, avec dans le rôle du chef de chœur Danilo Vezzio, l’infatigable défenseur de la Maison des Italiens de Lyon et de la fraternité entre les peuples. C’est d’ailleurs sur le rôle social des associations italiennes nées après la seconde guerre mondiale que la conférence s’est achevée.

Une prestation réussie pour Jean Luc De Ochandiano que je remercie de m’avoir genti- ment confié ses notes, très utiles pour la rédac- tion de cet article. Pour en savoir plus, il suffit de se référer au livre paru aux éditions Lieux Dits, et disponible en librairie. En prime, parce que cette histoire est aussi la mienne, celle d’une petite-fille d’immigré italien, comme un(e) lyonnais) sur quatre, voici ci-dessous les paroles du chant des brindisis. A accompagner d’un morceau de panettone, s’il en reste…  Et promis, on se retrouve prochainement  pour un nouvel épisode de la saga « Maison des Italiens » !

Alla salute dei nostri padri
Facciamo un brindisi
Facciamo un brindisi
Alla salute dei nostri padri
Facciamon un brindisi, … 
In socièta

A la santé de nos pères (de nos ancêtres)
Portons un toast
Portons un toast
A la santé de nos pères
Portons un toast...
en société (en bonne compagnie)  


vendredi 25 novembre 2016

Un brin de poésie, en ces jours gris …

Recette pour voir fleurir un cœur d’artichaut, seul ou en bouquet (même quand on n’a pas de jardin, même en hiver) :

Choisir en faisant son marché un artichaut de taille régulière, dont les feuilles-pétales forment une jolie corolle. Le disposer dans un vase, ou un autre récipient, sans eau, et le conserver ainsi, à l’abri de la chaleur et de la lumière, jusqu’à apercevoir en son centre les premiers brins de couleur bleue. Je dis bleu mais cela peut aussi bien être parme ou mauve. Cela doit dépendre de la variété de l’artichaut et de sa terre de culture, Camus de Bretagne ou petit violet provençal. En réalité, autant de nuances que d’espèces botaniques dont la délicate améthyste.

A ce stade de la floraison, suivre l’évolution quotidiennement jusqu’à ce que le cœur entier soit recouvert de filaments de couleur. Normalement, quelques jours suffisent à l’éclosion.
Il n’y a maintenant plus rien à faire, sinon à admirer le résultat, surprenant, sans oublier qu’à ce niveau de maturité, l’artichaut est devenu impropre à la consommation…

Il va de soi que l’opération peut être renouvelée à volonté, enfin tant que dure la saison de l’artichaut, et que le cœur vous en dit… C’est souvent un spécimen oublié dans une arrière-cuisine qui, le premier, offre la surprise de cette jolie métamorphose. Faisant penser à ces plantes assoiffées par la main d’un jardinier distrait ou un rien cruel : craignant de mourir, leur fleuraison n’en est que plus belle.

Si vous avez la chance de vous promener dans la campagne bretonne, à la fin de l’été, vous pourrez voir fleurir l’artichaut, en plein champ, tête haute, auréolé d’un feuillage gris-vert se découpant finement sur l’horizon. Dans la région de Milan et en Vénétie, non content de le manger cru ou cuit, ou d’admirer ses boutons floraux, on en extrait un certain nectar à la douce amertume et aux tons ambrés : le Cynar, inspiré du latin, cynara scolymus, nom savant de l’artichaut.

Si Catherine de Médicis l’emporta dans ses bagages en quittant Florence pour la cour de France, c’est peut-être que sa réputation de remède à la mélancolie n’était pas usurpée. A défaut, c’est un excellent remède aux crises de foi.

Désormais, en employant l’expression, « avoir un cœur d’artichaut », vous penserez plus à la plante fleurie qu’à un individu au cœur trop tendre. Restez tout de même sur la défensive si vous tentez l’expérience avec son cousin, le chardon, autre type d’astéracée, dont la floraison ajoute à la couleur beaucoup de piquant…

S’il en était des idées comme de l’artichaut. Les oublier un temps pour les voir renaitre, plus éclatantes et vivaces. Encore faudrait-il garder la main légère en les remisant, et ne pas les laisser mourir, faute de soins. Gare aux étourdis et aux négligents, novices ou défricheurs impénitents. Ils pourraient se voir privés du fruit de leur réflexion, la plus habile soit-elle…

« Il faut cultiver notre jardin », disait Candide. Pour le bonheur de faire refleurir les pensées et de les cueillir au petit matin, pleines de rosée ? L’espoir est permis aux jardiniers audacieux…


jeudi 3 novembre 2016

Moi, Ken Loach

Dave Johns dans le rôle de Daniel Blake
On s’était donné rendez-vous devant le cinéma, rue Berthelot. Un quart d’heure avant le début de la séance. Le temps de prendre les billets et de se mettre dans le rang. En arrivant ce dimanche-là, on a tout de suite compris qu’on était nombreux à avoir eu la même idée… Pas seulement à cause des vacances, du changement d’heure ou encore du long week-end de la Toussaint. L’effervescence dans l’air indiquait que le film avait déjà trouvé son public, peut-être même avant sa sortie en salle. Les gens continuaient d’affluer et, dans le hall, la file d’attente serpentait maintenant des caisses aux escaliers. Il fallait se rendre à l’évidence, la séance était compromise, à moins d’accepter de se retrouver assis, le nez à un mètre de l’écran de projection. Position assez inconfortable au demeurant. Qu’à cela ne tienne, la soirée du lendemain était libre. Il faudrait revenir avec un peu plus d’avance sur l’horaire. On avait vraiment envie de le voir ce film…

Cinq mois plus tôt, il remportait la Palme d’or au Festival de Cannes. Une seconde palme pour son auteur, le cinéaste qui a fait des « déclassés » des personnages universels, des héros du quotidien. Des hommes et des femmes qu’on n’oublie pas de sitôt. Grâce à l’œil de Ken Loach. Même si d’aucuns, dans sa bataille, le considèrent  un peu comme le « dernier des Mohicans ».

Le lendemain soir, moins de monde devant le cinéma. Après le rituel de présentation de la carte d’abonnement et l’annonce par le guichetier du nombre de places restantes avant son renouvellement, nous voilà, le sésame en main, bien placés dans la file, à attendre que la salle se vide du flot des spectateurs de la séance précédente. Autour de nous, les gens bavardent gentiment : « Non, on est restés à Lyon, on bougera plutôt autour du 11 novembre », « Et chez vous, ça va ? Juliette est bien rentrée ? Oui, et elle était ravie de son séjour ... » Public d’habitués, de cinéphiles, jeunes retraités actifs, comme souvent au Comoedia,  mais aussi des étudiants, des couples, des petits groupes d’amis. Tous prêts à embarquer ensemble pour deux heures ou presque de « synchronisation des consciences », selon la formule empruntée à Bernard Stiegler. Allez, encore cinq minutes et on pourra présenter nos tickets…

On est dans la grande salle, la 1. Je me dis au passage que ce serait bien de lui donner un nom, au lieu d’un numéro, impersonnel. Quelques propositions me viennent à l’esprit avant que la nuit n’emplisse soudain l’espace, mettant fin aux chuchotements, et aux allées et venues. C’est à un certain Daniel Blake de faire son entrée… 1h et 39 minutes plus tard, on sort de là un peu sonnés. Des spectateurs tardent à quitter leur siège, dans un silence respectueux, émus.

C’est dire si l’histoire de cet homme, ex-charpentier, broyé par une administration délivrant du « process » et rien d’autre, dressant des murs entre elle et les individus, est implacable. Daniel Blake se revendique avant tout comme citoyen, « pas un client, pas un usager ». Un citoyen avec des droits et des devoirs. Ses devoirs, il s’en acquitte. En retour, il attend de l’état la reconnaissance de son statut d’invalidité. Ses anciens collègues, ses voisins de palier, tous essaient de s’en sortir comme ils peuvent, de survivre, en s’entraidant. L’art de la débrouille, l’économie parallèle parfois, faute d’un vrai travail. Daniel s’y refuse. C’est un honnête homme. Le désarroi de Katie, jeune mère célibataire, rencontrée à Pôle emploi - enfin dans la version anglaise, semi privatisée -, va grossir sa révolte face à un système particulièrement  inique. La séquence de la banque alimentaire est terrible. J’avoue avoir pleuré. Une première fois.

La fin du film est sans appel. D’après les critiques, Ken Loach s’est élevé au rang de Dickens dans sa peinture sociale, sans jamais tomber dans l’écueil du misérabilisme. Ici, les fantômes de l’Angleterre victorienne viennent encore se heurter au réel de nos sociétés post-industrielles, et à leur cortège de laissés pour compte. Les associations caritatives pallient au manque de tout : nourriture, vêtements, produits d’hygiène.

J’ai pleuré une seconde fois en écoutant les derniers mots de Daniel Blake, lus par Katie. De honte, de tristesse, et de colère mêlées. Merci Ken Loach pour ce regard acéré sur le libéralisme et pour cette empathie envers les plus humbles, fidèles sujets de sa majesté ou pas.


Et pour ces larmes aussi ...

Un avant gout avec la bande annonce du film :

dimanche 23 octobre 2016

Rencontre avec une femme de goûts. ..

Jeudi 20 octobre 2016. Il fait beau à Lyon. Un franc soleil baigne les rues de la Presqu’île et rosit les façades des immeubles haussmanniens, le long du Rhône.

C’est le début des vacances scolaires. Pas de pause au programme des prochains jours même si le rythme de travail faiblit doucement.  Pourtant, je presse l’allure, et ce n’est pas pour me rendre à une réunion à l’Hôtel de Ville, mais à un rendez-vous un peu particulier…  Car aujourd’hui, voyez-vous,  j’ai rendez-vous avec Mademoiselle Nothomb. Juliette de son prénom.  Nous arrivons presque ensemble, à l’heure dite, et nous nous installons après avoir commandé un café. Enfin, ce sera plutôt un thé pour Juliette. L’endroit est confortable, cosy, parfait pour une conversation dont le sujet principal sera : mon invitée.

Crédit Photo France Dubois
Elle a posé son sac, un grand sac à dos en forme de mappemonde. Je pense bien sûr aux nombreux pays où elle a vécu pendant son enfance.  Une fille de diplomate, forcément.  Je trouve amusant qu’elle se soit fixée, ici à Lyon, il y a 17 ans, en choisissant sur la carte une grande ville proche de tout, laissant à Bruxelles ses activités professionnelles d’alors. Tout en travaillant à distance pour un journal belge, à la rubrique cuisine, la grande passion de Juliette. Elle me raconte comment, enfant, elle regardait faire sa mère, reproduisant ses gestes à mesure. Plus tard, pendant ses années d’étudiante à Bruxelles, elle régalera ses amis qui lui fourniront parfois la matière première nourricière. ..

Pour Juliette, la cuisine n’est pas le fruit du hasard. Il y a la base, des codes à connaître, la nécessité de comprendre le langage des mets avant de mélanger  leurs saveurs. Un peu comme en littérature. Un style, une signature, c’est une savante  composition. Du  travail autant que de l’inspiration. Et la « cuisine fusion », cet art de brasser les cultures dans l’assiette, ne se pratique pas d’un seul coup de baguette magique !  Elle a déjà un joli parcours à son actif  Juliette Nothomb, de La cuisine d’Amélie, 80 recettes de derrière les  fagots, son premier ouvrage,  à Carrément biscuits (2012), où elle  livre le secret de sa fameuse pâte à spéculos. Elle m’a avoué qu’en Belgique il en existait  presque autant de recettes que de familles. Une affaire de vergeoise, de farine, et un certain dosage d’épices ! « Une petite image » savoureuse qui pourrait bien vous ensorceler si vous n’y prenez garde…

A Lyon, Juliette aime se balader, le plus souvent à vélo. C’est plus pratique pour se déplacer, et tellement agréable en longeant les quais. « Deux fleuves dans une même ville, quelle merveille ! (………) A Bruxelles, il n’y a pas de promenade au bord de l’eau. Des parcs, des jardins oui, et même une forêt dans la ville,  mais pas de fleuve » ajoute- t-elle. Elle adore faire son marché, à la recherche de bons produits. Ses endroits préférés : le quai Saint Antoine, le marché de Monplaisir et celui du quai Augagneur,  le jeudi soir, pour ses petits producteurs et ses food trucks. Quand sa mère passe un week-end  à Lyon, elles y viennent ensemble choisir leur dîner. Un délicat voyage du palais…

Au moment où je lui demande : « Et pourquoi ne pas ouvrir votre restaurant à vous ? » Juliette s’exclame : « Oh, je préfère ne pas essayer, j’aurais trop peur du gaspillage… J’ai horreur de jeter, même une salade fanée». En fait, c’est une vraie championne du « recycling ». Un domaine dans lequel elle a été précurseur, une spécialiste de la cuisine « fonds de frigo » dès les années 80. « Par éducation, précise- t-elle et aussi  par respect, après avoir vu les gens souffrir de la faim au Bangladesh,  quand mon père y était ambassadeur. » D’ailleurs, son dernier livre, paru en 2016, s’intitule Pénurie dans la galaxie, un texte qui, à sa manière, évoque le réchauffement climatique. Car Juliette est aussi  auteure de romans pour la jeunesse, et plus si affinités. Elle est également chroniqueuse littéraire pour l’Express Belgique. L’écriture, elle la pratique depuis si longtemps. Toute petite, elle entretenait une correspondance régulière avec ses grands-parents. La distance, paradoxalement, cela crée des liens, dit-elle. Aujourd’hui, ses critiques portent uniquement sur les livres qui lui ont plu. Un choix délibéré, pour positiver, et aussi par détestation  du conflit. Singulier pour une native du scorpion…

D’Amélie nous parlons peu finalement. L’une vit à Paris, l’autre  à Lyon. Elles se voient toujours avec plaisir pour partager un repas, répondre ensemble à une interview, aller à une expo, la dernière en date, celle d’Edward Hopper. Une tendre complicité les unit. Elles ne se ressemblent guère physiquement. Seules leurs voix se confondent. C’est parfois troublant d’entendre Juliette évoquer Amélie avec cette intonation bien reconnaissable, et une pointe d’humour.  Comme quand elle s’étonne de la capacité de sa cadette à lui indiquer en toute circonstance la bouche de métro la plus proche et la direction à prendre n’importe où dans la capitale : « C’est comme si Amélie avait un plan du métro parisien directement relié au cerveau ! ».

Voilà dans les grandes lignes la teneur de notre entretien. Nous avons à peine parlé politique, de la petite cuisine électorale, des « Nouvelles des popotes », de l’esprit d’appareil... Enfin si, de la prochaine échéance aux Etats-Unis, et de notre souhait commun de voir Hillary Clinton succéder à Barack Obama. Pour le reste, on verra bien.

Au fait, je ne vous ai pas dit comment nous nous étions rencontrées Juliette et moi ? Allez, je vous raconte… C’était au printemps 2008, lors de la campagne des municipales. Un soir de porte-à-porte. Avec un ou deux colistiers,  je finissais par une distribution de tracts dans mon propre immeuble. Arrivés au dernier étage, au moment de sonner, nous avisons la plaque avec gravé le célèbre patronyme de l’écrivain belge. Curieux, nous attendons derrière la porte avant qu’elle ne s’ouvre sur le visage d’une jeune femme brune, silhouette mince à l’élégance sobre. A la question qui nous brûlait les lèvres : « Avez-vous un lien de parenté avec Amélie Nothomb ? », elle répondit tout naturellement : « Oui, c’est ma sœur ». Les présentations étaient faites.


Depuis, j’ai quitté l’immeuble de la rue de l’Abondance. Juliette aussi. Elle habite désormais la Guillotière, dans le 7ème arrondissement. Mais peu importe, nous sommes toutes deux restées lyonnaises et heureuses de l’être. Avec un peu de chance, vous la croiserez sur un marché un jour ou l’autre ou lors d’une de ses séances de dédicaces. Mais ne cherchez pas le chapeau. Elle n’en porte pas… 

Pour le reste, toute son actualité est sur sa page Facebook. 
https://www.facebook.com/nothomb.juliette/

mercredi 5 octobre 2016

Deneuve, of course !

Rare. C’est le premier qualificatif qui me vient à l’esprit en pensant à elle. Une personne qui traverse tous les âges de la vie, sur scène et dans la réalité, avec une telle présence, c’est rare. Tour à tour « Belle de jour », « Sirène du Mississipi », « Reine blanche », « Tristana » ou « Peau d’âne », elle a merveilleusement illuminé les films de Demy, Truffaut,  Bunuel, De Oliveira, Polanski, Ferreri, Téchiné et de bien d’autres encore… Elle ose tout et tout semble lui réussir. Même quand les éléments lui sont en apparence contraires comme dans « Elle s’en va ». Avec Catherine Deneuve, il n’y a pas de petit ou de grand film. Ni de rôle à contre-emploi ! Elle entrecroise avec bonheur cinéma populaire et cinéma d’auteur. Les jeunes réalisateurs l’aiment aussi pour ça. Icône intemporelle et en même temps proche, à l’écoute. Elle inspire confiance.

Côté cœur, et sans faire dans la « psychologie bateau », ou sombrer dans le mélo, le scénario est plus compliqué. La disparition brutale de sa sœur, Françoise Dorléac, une faille originelle. L’héroïne en quête d’absolu de La peau douce aura à jamais marqué l’existence et l’imaginaire de sa cadette. Une tribu, composée de quatre filles, des parents comédiens, artistes de théâtre. Les planches, déjà …

Chez Catherine, les histoires d’amour, de Vadim rencontré à 17 ans, à Mastroianni, dans l’éblouissement de la maturité, signent une liberté sentimentale assumée. Pas si simple à vivre à l’époque. Sans être tapageuse, une vie juste loin des conventions et de l’image de jeune fille sage des « Parapluies de Cherbourg ». Plus tard, représenter Marianne entrera parfaitement en résonance avec les engagements citoyens de Catherine Deneuve, en faveur notamment de l’abolition de la peine de mort et des droits des femmes.

En revisitant son parcours et sa filmographie, m’est apparue d’elle l’image d’une femme farouchement indépendante. Avec, sans être paradoxal, un attachement fort à ceux qu’elle aime, sa famille, ses amis, et une culture du désir, son mot préféré dans la langue française. Deneuve, une aventurière, à sa manière, mine de rien… D’ailleurs, j’adore les films,  où elle laisse libre cours à son naturel hardi et bavard. Sa diction peut alors devenir une arme redoutable, avec un tel débit de mots à la minute, qu’il laisse ses partenaires médusés. Un ressort comique potentiel, car oui Deneuve peut être drôle, et même mordante. La preuve avec ces « brèves de mode », réalisées par Loïc Prigent, et auxquelles elle prête sa voix, chaque soir, sur Arte. Elle aurait ainsi pu faire sourire son grand complice Yves Saint Laurent. 

Alors, Catherine Deneuve – qui fait la une de Télérama cette semaine -, sera sans doute heureuse et fière de recevoir le prix Lumière, pas seulement pour le prestige et la reconnaissance car elle en a eu d’autres, de prix, dans sa carrière. Mais pour donner à voir, encore et toujours, le spectacle de la vie sur grand écran, au travers de la rediffusion de nombre de ses films, en version restaurée. Et éclairée ! Car c’est là l’image de marque du festival Lumière et de l’Institut du même nom. Une belle œuvre à redécouvrir dans les salles partenaires de l’évènement, du 8 au 16 octobre.


Pour finir, un enchantement dont je ne me lasse décidément pas, so glamour, la recette du gâteau d’amour…………………………………………