dimanche 24 janvier 2016

L’autre réalisateur marseillais qui a du cœur !

C’est un nom, et un style un peu à part dans la foule des réalisateurs français. Peut-être une particularité due à ses choix cinématographiques, filmer la chaleur marseillaise plutôt que les toits gris et romantiques de Paris. Sa caméra ausculte le cœur de l’Estaque, ses artères et surtout ses habitants au verbe haut.


Ses premier films, les tout premiers, Dernier été, Ki lo sa ? ou encore Dieu vomit les tièdes installent déjà une intrigue et des personnages dont le principal, l’alter-égo du réalisateur, incarné à l’écran par Gérard Meylan. Ici, on ne prend pas la pose, on ne badine pas comme chez l’élégant Rohmer, fidèle à  un esprit de marivaudage très 18ème. A contrario, les mots y sont durs, l’accent rugueux, proche des paysages du sud, sous un soleil de plomb, rappelant fatalement L’étranger. L’histoire, tragique à l’image de cette scène de cambriolage qui finit mal. A la sortie de l’usine, Ariane attendra en vain son amoureux, guettant au loin la silhouette d’une voiture fantôme. Et c’est la scène finale de Dernier été qui résonne comme une claque.

Ce réalisateur, Robert Guédiguian, c’est bien lui, beaucoup l’ont découvert avec Marius et Jeannette, attachante chronique d’un « village » marseillais, évocatrice à demi-mot de la face sombre de l’univers Guédiguian. « Les contes de l’Estaque » sont pleins de princes déchus et de « fées des lilas » aux pouvoirs débonnaires. On y respire l’air du large mais les fins de mois sont difficiles, le travail souvent précaire, les quartiers nord à deux pas seulement… Il y a là le racisme ordinaire, inscrit sur les murs de la cité et dans les têtes, tel une lame de fond, violente, et aussi l’espoir ténu d’une vie meilleure. C’est la promesse d’un nouvel amour pour Jeannette. Caressé un temps, le rêve s’éloigne… La magie du conte nous entraîne alors à sa suite pour un banquet au parfum d’aïoli dans une cimenterie désaffectée, sorte de désert des tartares en plein midi. Le cinéaste ne joue pas la carte de l’illusionniste, ni celle du tendre, en nous laissant entrevoir un « happy-end »… Ses personnages ont juste du cœur et un ancrage bien à gauche.

Si dans ses premiers films, on retrouve Le bar de la marine, clin d’œil à Pagnol, Robert Guédiguian emprunte peu au mythe local et à la saga des collines. Il cultive simplement le sens de la famille, symbolisé par sa tribu d’acteurs, Meylan le rebelle –  déjà cité, Ariane Ascaride, l’égérie et Jean-Pierre Darroussin, le doux rêveur. Les rejoignent Jacques Boudet, l’instituteur humaniste de Marius et Jeannette, Pierre Banderet, Pascale Roberts et les autres… A l’évidence, Guédiguian aime ses acteurs et tout bonnement aime les gens, de Marseille et d’ailleurs.

Dans La ville est tranquille, toujours ces mêmes personnages, rattrapés par la réalité, l’œuvre signant la fin des utopies et le désenchantement.
Pour autant, Guédiguian se souviendra toujours de sa jeunesse et de l’Humanité Dimanche, distribué avec ses copains d’alors, devenus ses héros d’aujourd’hui. Les deux peuvent se confondre, se superposer même.

C’est d’ailleurs sans surprise que j’ai un jour croisé Gérard Meylan, tracts de campagne à la main, sur le marché de l’Estaque, à côté de la célèbre baraque à panisses. C’était en mai 2012, au moment des législatives. La conversation s’est engagée sur un ton ouvert. On a parlé politique, forcément, puis cinéma pour tomber finalement d’accord sur les films de Guédiguian… J’ai bien eu le sentiment d’être un peu ramenée à la condition de « Monsieur Brun » en précisant que j’étais lyonnaise … Mais peu importe je veux bien sacrifier à la galéjade si elle a le pouvoir de ranimer la figure de l’immense Raimu et de sa célèbre réplique : « Tu me fends le cœur ! »

A la vie, à la mort !,  comme un cri de ralliement. On en a toujours besoin…

vendredi 8 janvier 2016

Mitterrand, Vingt ans après …

A l’heure où France 2 vient de diffuser un téléfilm intitulé Le chapeau de Mitterrand, difficile d’oublier le vingtième anniversaire de la disparition de l’homme, le 8 janvier 1996.
L’année 2016 marquera également le centenaire de la naissance de François Mitterrand, à Jarnac, pays charentais, dans une famille de bourgeoisie de province.

Bref, il occupe toujours les esprits celui qui disait aux français dans ses derniers vœux de président : « Je ne vous quitterai pas… ».

Le style, l’époque ont disparu avec lui, comme aujourd’hui le droit d’inventaire. Enfin presque… Reste une figure tutélaire, « statue du commandeur », toujours source d’inspiration mais difficile à égaler. Il suffit de réécouter un de ses discours pour s’en convaincre. Puissance rhétorique, alchimie du verbe et du geste pour imprimer à jamais les mots de la politique. Certains diront « maux » en pensant aux promesses non tenues, aux déroutes et autres revirements. Il en va de la politique comme de toute conduite humaine se heurtant aux contours de la réalité. Pour Mitterrand, ce fut le fracas de la mondialisation confronté à l’idéal socialiste. On peut bien être philosophe, faire des films, écrire des livres, prédire l’avenir, que sais-je encore ? Gouverner ne ressemble à rien de tel. Le pouvoir, cet illustre inconnu, si difficile à incarner et sujet à tant de controverses…



De Mitterrand, outre la place dans l’histoire de la cinquième république, persiste l’image d’un être éminemment romanesque. Julien Sorel hésitant entre l’habit sacerdotal, le noir, et l’épée, le rouge, ce pourrait être lui dans sa jeunesse. Epris de la sage Madame de Rênal et de la fougueuse Mathilde, toujours lui. Son esprit de conquête était célèbre… inlassable séducteur et amoureux de Venise, la ville galante.



La Résistance lui aura donné les clefs d’un monde en pleine recomposition. En retrouvant Robert Antelme, le mari de Duras à la libération des camps, il éprouve la douleur et l’inhumanité : l’holocauste. Il n’aura de cesse plus tard de travailler à l’amitié entre la France et l’Allemagne et à la construction européenne. Son grand projet. Les Rastignac d’aujourd’hui, et ils sont nombreux, peuvent bien s’époumoner du haut de la montagne Sainte Geneviève, leur Paris n’est pas gagné et le public un brin désabusé…

L’ambition ne se décrète pas, pas plus que l’inspiration. Elle se rencontre à la croisée des chemins et des hommes, comme la rime le poète, la pensée l’auteur. Choisissant son heure. Ecrivain par intermittence, Mitterrand connaissait les caprices de la muse, calmait ses ardeurs avec les Essais de Montaigne, et savait aussi laisser du temps au temps, fidèle au Promeneur du champ de mars, se frayant un chemin au milieu des livres, à la recherche d’une édition rare, d’une belle reliure. La littérature, son autre passion…


Lecteur de Machiavel, il était amateur de stratégie. Il a souvent gagné à ce jeu-là.

Sur la fin, le combat était devenu inégal et le doute, terrible, le hantait.
Sa quête était devenue plus spirituelle que politique. Croire ou ne pas croire ? Tel un personnage de Dostoïevski déchiré entre la lumière et l’abîme des ténèbres.

Il est parti et avec lui dans la mort cette aura de mystère, ce sourire de sphinx parfaitement énigmatique.

A chacun sa part de vérité pour se souvenir de ce François-là ... 

mardi 5 janvier 2016

Bagel Box Avenue

Vous connaissez sans doute la chanson  New-York avec toi  ou a minima son refrain entraînant : « Un jour, j’irai là-bas, un jour Chat, un autre Rat, voir si le cœur de la ville bat en toi, et tu m’emmèneras, emmène-moi… » Air mythique du groupe Téléphone qui sonne toujours juste à nos oreilles et figure en bonne place dans la « playlist » des soirées karaoké.

Je ne sais pas si Jean-Roger et Marilyne, respectivement âgés de 23 et 24 ans, l’avaient en tête quand ils ont eu l’idée d’ouvrir un restaurant américain rue Moncey : The Bagel Box Avenue.
Evidemment, comme son nom l’indique, ici le « bagel » est roi et cuisiné à toutes les sauces, fidèle à la culture cosmopolite de la « Grosse Pomme ». La carte s’enrichit de desserts dans la note, cookies, cheese-cake, tous faits maison. Cerise sur le gâteau, l’accueil et le service y sont aux petits oignons… Les jeunes gens aux commandes ont non seulement l’esprit d’entreprise mais le souci de bien faire, plus « good food » que « fast food ». Produits simples mais à base d’ingrédients 100% naturels, sans conservateurs ou additifs, à consommer sur place ou à emporter et toujours dans une éthique de restauration qualitative.

Le lieu, une ancienne agence de voyage – idéal pour vous emmener ailleurs -  a été réaménagé avec goût, tendance vintage. Parfait pour un repas sur le pouce ou un verre en terrasse - bières américaines au choix- à l’angle d’Incity et de Garibaldi.
Au soleil couchant, spectacle garanti, sur fond de toile urbaine. Et dans un cadre agréable depuis l’achèvement de la rue agrémentée d’un nouvel espace piétonnier.

Le restaurant a ouvert ses portes mi-octobre, le 13 précisément. Travaux et déco réalisés par Jean-Roger en personne, quatre mois sur le pont avec l’aide de quelques copains. Voilà un jeune homme au parcours modèle : son BTS de management en poche, suivi d’un premier job dans le commerce, il décroche un prêt pour se lancer dans l’aventure. Challenge réussi. Ses économies et le bénéfice de la vente de sa voiture ont fait le reste…
Il a misé gros mais les débuts sont prometteurs. En plus de travailler avec une clientèle de semaine, Bagel Box Avenue reste ouvert en soirée le vendredi et le samedi afin de participer à l’animation du quartier. A noter aussi le nocturne spécial du dimanche de 18h à 22h adossé à un système de livraison à domicile tout à vélo. La « Part-Dieu à vivre », ça lui parle à Jean-Roger.

Car il faut bien le constater, à part le monop’ du coin et les japonais du cours Lafayette, peu de commerces de proximité offrent leurs services le week-end venu. Les sandwicheries standardisées ont trop souvent pris le pas sur les boulangeries, oubliant les besoins quotidiens des habitants. Attention au risque d’alimenter l’esprit révolutionnaire de nos concitoyens en raréfiant une denrée fétiche en France… On sait comment ça finit…

Pour Bagel Box Avenue, l’histoire commence à peine et mérite d’être suivie. Qui a dit que notre jeunesse n’avait plus envie de se lever de bonne heure pour aller gagner son pain, même si ici on est plus bagel que baguette.
Alors n’hésitez pas à venir découvrir cette « little New-York » où on peut faire escale à toute heure ou presque comme dans la ville qui ne dort jamais…
Pour l’adresse à Lyon, c’est au 152 rue Moncey.


Good Luck J.R , un « gone qui n’en veut » !

mardi 22 décembre 2015

Commission de sécurité, mode d’emploi !

A priori, rien  à voir avec l’Etat d’urgence ou même le Plan vigipirate. Une commission de sécurité réunit différents acteurs dont la mission est de veiller à la sécurité des lieux dits ERP, soit les établissements recevant du public. Pour animer ces visites, la présence d’un conseiller municipal est indispensable. Pour autant, et à moins d’être soi-même du métier, c’est en suivant le pompier dans ses investigations sur place que l’on prend conscience des enjeux. De la simple signalétique des issues de secours au bon fonctionnement des alarmes incendie et autres systèmes de désenfumage. Ma dernière visite en date, à la Bourse du Travail, m’a permis de rencontrer le RUS de service- trois lettres qui désignent tout bonnement le « responsable unique sécurité ». Et aucun lien de causalité avec d’hypothétiques origines slaves de la personne… L’objet de cette visite était de réceptionner le nouveau SSI, « système de sécurité incendie », reconfiguré à l’aune d’un espace comprenant à la fois une salle de spectacle, des locaux associatifs et une salle de congrès. Je ne vous cache pas l’importance de la « machinerie » mise en oeuvre...
 
En presque deux ans de participation à ces commissions, j’ai ainsi pu me familiariser avec un jargon propre aux professionnels de la sécurité –  petit inventaire non exhaustif ci-dessus -   et à des procédures dont je ne connaissais pas même l’existence. Rassurant au final de savoir qu’en France, élus, responsables des services techniques de la ville, pompiers et policiers se concertent sur la conformité des établissements publics et privés, hors immeubles d’habitation bien sûr... Sont concernés les écoles, les équipements d’hôtellerie et de restauration, les centres commerciaux, salles de sport, de spectacles, maisons des jeunes et de la culture, les locaux administratifs, hôpitaux, etc, tous classés selon leur catégorie 1, 2, 3, 4…
 
Pas d’étoiles à décerner ici mais l’assurance pour le public et le personnel y travaillant d’être évacués en toute sécurité lors d’une alerte incendie. En cas de consignes non respectées, la commission peut émettre un avis défavorable à la poursuite de l’activité. Honnêtement, cela m’est arrivé une seule fois… et les prescriptions ont pu être levées rapidement grâce à la responsabilité de chacun. A l’attention de mes collègues qui hésitent encore à se lancer dans l’aventure : vous apprendrez beaucoup côté coulisses et c’est vous qui aurez le mot de la fin en rendant l’avis de la commission à l’issue des délibérations !
 
Parmi les temps forts, j’ai en mémoire une déambulation particulièrement bien encadrée, et remarquée, dans les allées de la Part-Dieu, ainsi qu’une visite dans une crèche où les enfants étaient vraiment très très impressionnés par l’uniforme aux multiples poches et accessoires de l’agent de police.
Je me dis que depuis, certains ont peut-être commandé le même au Père Noël – c’est de saison - ou  bien un déguisement de pompiers, grand classique du genre…
 
Comme quoi la sécurité, en plus d’être vital, ça peut aussi faire rêver !

samedi 12 décembre 2015

Lyonnaise avec deux « N »

Chaque déménagement est une forme de détachement avec un avant, même si on emporte avec soi des cartons remplis d’objets connectés à nos souvenirs. Surtout si on quitte une région aimée. Ma mémoire est pleine de ces madeleines au parfum d’enfance. Il m’arrive de les partager en écrivant. Confidence pour confidence, ce soir c’est avec amertume que je songe à tous ces paysages connus et les pas perdus résonnent tristement à mes oreilles. Car depuis dimanche dernier, les sirènes lepénistes ont su séduire les électeurs de la région lorraine, renommée « Grand Est » depuis son mariage avec l’Alsace et la Champagne-Ardenne. Arrivé en tête à Metz, Lunéville, Toul, Longwy, même si  Nancy a résisté et placé le candidat socialiste bon devant au soir du premier tour- merci Stanislas-, le FN pourrait emporter la mise le 13 décembre. Je songe à cette chanson « Vous n’aurez pas l’Alsace et la Lorraine », écrite au lendemain de la guerre de 1870. Contexte différent me direz-vous puisque cette fois-ci Lorrains et Alsaciens peuvent librement choisir leur camp. Idem pour les habitants du Nord-Pas-de-Calais et de PACA.


Je pense à mes amis là-bas, à ma famille, aux vivants et aux morts qui n’auraient pu imaginer un tel avenir, un tel sort… A ces français, un sur deux, qui n’ont pas même fait le geste d’aller voter. Désabusés, désenchantés, toujours le même refrain… dont il faudrait bien changer…
Je pense aussi à ceux qui sont venus dans mon bureau de vote dimanche dernier, mes voisins entre autres. A ceux qui reviendront. Aux anciens et aux nouveaux lyonnais. Moi-même suis devenue lyonnaise il y a dix ans. Par choix. Nouvelle ville, nouvelle vie, à la croisée des chemins. Emménagement dans un arrondissement au hasard, enfin presque, entre Part-Dieu et Berges du Rhône, au cœur de la cité. J’aurais certes pu m’installer ailleurs, à Paris ou à Rennes, ou encore Marseille, et l’histoire aurait été différente. Plus ou moins belle.  Et pourquoi ( pas) le Brésil ? ajouterait Christine Angot. That is the question… Mais voilà c’est à Lyon que je vis, milite, travaille. Et j’aime ma nouvelle région, à la fois ouverte sur le monde et fidèle à ses valeurs. Pas de danger immédiat d’une victoire du Front national en Rhônes-Alpes-Auvergne. Pour autant, ne pas baisser la garde. Rester vigilants face à une droite extrême et arrogante… Donner envie aux abstentionnistes d’exercer leur droit de citoyens. Responsables.

La journée de dimanche prochain promet d’être longue. Dans les bureaux de vote et ailleurs.
Et sous tension en cette période d’Etat d’urgence. Entre « front républicain » et stratégie du « ni-ni », chère à Nicolas Sarkozy.
Le soir venu, j’espère ne pas finir trop NRV, à l’image de mes initiales.
Comme quand on me fait épeler mon nom, et répéter que Vannini prend bien deux « N ».   Lyonnaise ou Nancéienne, même combat ! D’ailleurs l’orthographe et la prononciation, c’est une autre des épreuves des jours d’élection. Les yeux rivés sur le cahier d’émargement et les cartes d’identité, rester attentif à ne pas faire de faute pour ne pas froisser la personne en face de soi, respecter ses origines, son histoire. Je me souviens d’une dame qui tenait absolument à l’accent sur son « e » final. Veiller à ne pas troubler l’électeur, suffisamment désorienté au moment de faire son choix : l’isoloir, les papiers à présenter, le vote, la signature. Il lui faut tout faire dans le bon ordre, sous les regards  ...

L’enjeu est le même pour le président ou la présidente de bureau avant de clore le scrutin, de passer au décompte des voix et à la fin des opérations électorales.


La politique n’est  pas seulement affaire de calcul. C’est aussi le lieu des humanités…

dimanche 29 novembre 2015

La loi des séries

J’ai un faible pour les séries. Anglo-saxonnes ou plus récemment celles venues du froid. Je me souviens avoir été tenue en haleine tout un été par The killing . Et je n’étais pas la seule dans ce cas … En France aussi, le genre a tout pour plaire. Les séminaristes d’Ainsi soient-ils , confrontés à la vraie vie ou presque,  en ont encore brillamment fait la preuve cet automne sur Arte. Et Un village français – pas celui de Stéphane Bern, heureusement merci - revient en force sur les écrans avec une communication coup de poing.
La série, à ne pas confondre avec le feuilleton même si elle en partage l’esprit, répond à un rituel d’écriture bien codifié : en dire juste assez pour entretenir le désir, séquencer l’histoire, et savamment laisser la fin ouverte dans l’attente d’une suite possible, voire probable. Les fameuses saisons… Dans mon entourage certains appellent cela « une prise d’otage symbolique ». Peut-être, mais si la satisfaction de spectateur est à ce prix, je veux bien attraper le « syndrome de Stockholm » et vouer mon psy aux gémonies !
 
D’ailleurs, le principe ne date pas d’hier puisque le grand Balzac distillait ses meilleures feuilles, « day after day », dans les journaux de l’époque. C’était la naissance du roman-feuilleton dont la recette avait déjà le goût du suspense. Balzac écrivait souvent la veille pour le lendemain, s’enchaînant à sa table de travail, pour l’argent - qui manquait souvent au père de la Comédie humaine - et pour la notoriété publique procurée par la presse. La Cousine Bette morcelée, découpée en tranches ou plutôt en pages noircies à la plume, permettait facilement d’identifier son auteur et d’en apprécier la signature... De même pour Eugène Sue dont Les mystères de Paris, publiés quotidiennement dans le Journal des débats entre juin 1842 et octobre 1843, ont suscité un véritable engouement populaire. A tel point que Théophile Gauthier a pu écrire : « Des malades ont attendu pour mourir la fin des Mystères de Paris ».  Bref, nous n’avons rien inventé en terme de culte et d’addiction …
 
Dans la série contemporaine, souvent aux allures de thriller, les pistes sont brouillées à dessein et les profils des suspects se suivent, sans pour autant se ressembler… Oui, on nous mène par le bout du nez, on nous balade sans cesse. Mais c’est la loi des séries, le règne des scénaristes tout-puissants ... Dernier exemple en date, Le passager et son héros amnésique, endossant des identités parallèles. Rêve ? Illusion ? Vérité cachée ? Les meurtres aussi s’y succèdent, avec mises en scène macabres, se référant à des figures mythologiques. C’est d’ailleurs à la suite d’un épisode du Passager que l’actualité de ce terrible vendredi 13 novembre m’a rattrapée. Stupeur et tremblements  au cœur du cauchemar d’une nuit parisienne. La réalité dépassant brutalement la fiction. Triste temporalité fatalement entachée du sang des victimes de cette soirée. Mais aussi marquée par l’élan de solidarité et de résistance de tout un peuple face à une idéologie haineuse, laquelle rejette notre culture, le droit à l’éducation, au divertissement, à la différence des goûts et des couleurs et à l’égalité des sexes. Une idéologie régressive, repliée sur elle-même, niant l’histoire dont nous savons bien que la suite n’est pas encore écrite, dans l’existence comme dans l’imagination des auteurs de tous bords et de tous poils.
 
Pour revenir à plus de légèreté, et à mon sujet du jour, la série je crois bien que je suis tombée dedans toute petite. La première fois, c’était avec Chapeau melon et bottes de cuir, version Emma Peel pour les bottes. Privilège d’enfant en « garde alternée », entre parents et grands-parents, j’avais le droit de « squatter » le canapé du salon le samedi soir et d’y regarder la télé. Je connaissais par cœur les images du générique, et la musique forcément. Je ne comprenais pas tous les dialogues mais peu importe, le duo d’acteurs me comblait. Ce n’était certes pas une émission destinée aux enfants mais voilà, j’ai grandi avec les héroïnes de la série… C’est comme ça et je ne vais pas faire un procès à mes parents après toutes ces années. C’est d’ailleurs avec émotion que j’ai appris il y a quelques mois la disparition du très british Patrick Mac Nee, l’homme au chapeau melon. Quant à sa partenaire,Diana Rigg, alias Emma Peel, il parait qu’elle joue le rôle d’une grand-mère au caractère peu conventionnel dans Games of thrones. Je n’en dirai pas plus car je ne connais la saga que de nom. A chacun ses lacunes ;-)
 
Et je n’aurai sans doute pas le temps de rattraper mon retard sur les saisons passées. Tant pis, ainsi va la vie, la vraie comme celle des séries, il arrive parfois de manquer un épisode… Mais heureusement l’histoire continue…

 

lundi 9 novembre 2015

Maison des Italiens

Episode 2 : Zilli e figli 


La pièce bruisse de mille sons. Dans un coin, les drapeaux reposent, bien dans leurs plis, tandis qu’au centre chacun se presse, des verres s’entrechoquent et les conversations vont bon train.

Il y a là le consul général et son épouse, Monsieur et Madame Giulio Marongiu, Madame Batailly, née Colussi, et puis la vice-consul, la signora Paola Coppola Bottazzi, les membres des associations frioulanes, les vicentini, les apuliens, des militaires en tenue d’apparat, élégamment coiffés, les élus des « Comitès », représentants les Italiens de l’étranger, une délégation de la Croix-rouge, venue de Turin. Sans oublier les élus lyonnais… C’est un peu comme dans un film d’Ettore Scola, de retrouvailles joyeuses en souvenirs émus, toujours haut en couleur. C’eravamo tanto amati.
Plus tôt le matin, tous étaient réunis devant la « Grande Madre » à la Guillotière pour rendre hommage aux soldats disparus, ceux de 14-18, inhumés en terre italienne, petite enclave au cœur du cimetière lyonnais, selon la volonté d’Edouard Herriot. Moment de recueillement, en amont des cérémonies du 11 novembre.

En Italie, c’est le 4 la date officielle. Ici, l’automne n’en finit plus de rougeoyer et sur les tombes alentour, les plantes de la toussaint, mauves, pourpres, or, ont fleuri, mêlant les défunts dans une mémoire collective.
Le froid ne se fait pas encore mordant. Octobre s’achève en douceur cette année, tapis de feuilles sous les pas.
Samedi 31. Demain c’est jour férié, alors on peut bien prolonger le plaisir d’être ensemble. C’est ce que semblent dire les sourires des convives, déambulant autour du buffet d’antipasti et de « dolci ». Je partage leur belle humeur.
Parmi les petits groupes attablés, un homme me fait signe, amicalement. Il connaît mon intérêt pour la Maison des Italiens, a lu l’article que j’y avais consacré l’an dernier… Il me dit :
-       « Vous connaissez sans doute la marque Zilli ».
Son œil brille. J’acquiesce en précisant ne pas porter de vêtements de cette griffe. Il rit et poursuit :
-       « Aucune importance. D’ailleurs, la spécialité de la marque est plutôt le vestiaire masculin. Je n’avais pas l’intention de vous faire l’article vous savez, plutôt l’envie de vous raconter une histoire, en l’occurrence celle du fondateur de Zilli. C’était mon père… »



Comment refuser… Le temps s’efface et me voilà transportée dans les années d’après-guerre. Le fils Zilli a le sens de la narration et l’éloquence facile :
-       « Téofilo, dit Téo, était un immigré italien parmi d’autres. Il est venu tenter sa chance, ici, en France avec pour tout bagage ou presque, ses ciseaux en poche. La marque du savoir-faire dans les premières pièces découpées et un amour des belles matières (déjà) l’avaient fait remarquer dans le métier. Un ami, établi à Paris, lui avait conseillé de le rejoindre... Mais à l’heure du départ, c’est à pieds qu’il lui a fallu traverser le col du Petit Saint Bernard  depuis son Frioul natal. Toute une aventure pour passer de l’autre côté… Arrivé clandestinement à Lyon, il a d’abord dû transiter par le Centre Lumière, avenue Lacassagne, là où se retrouvaient les étrangers, les sans-papiers... Rapidement, il réussit à se faire embaucher chez un tailleur lyonnais. Il ne manquera jamais de travail par la suite, gravissant les échelons dans plusieurs maisons de couture, avant de  franchir une nouvelle étape en s’installant à son compte.»

« Au début l’atelier était rue de Créqui, plus tard ce fût Montchat le siège officiel. Je crois que ce quartier ne vous est pas inconnu… » me glisse Bernard Zilli d’un air entendu, avant de poursuivre :
-       « C’était en 1965. La Maison, 26 Cours du Docteur Long abritait des trésors : soie, fourrures, alpaga, cachemire, vigogne, chevreau, pécari. Ceux qui y sont passés en parlent encore avec émotion. Questionnez autour de vous, vous verrez … »
Il complète :
« Chaque blouson de cuir ou paire de chaussures était livré dans un      emballage aussi précieux que le modèle. Le raffinement dans le moindre détail et dans les finitions comme ces impressions de soie à motifs, n’ayant rien à envier aux célèbres carrés Hermès. Les clients venaient de loin pour s’offrir du Zilli et appréciaient l’essayage unique. L’œil du maître était exceptionnel et s’y refléter un privilège ! »
Petite pause de mon interlocuteur pour reprendre son souffle et accessoirement boire une gorgée de vin (sans doute un cru italien). Je le sens fier, et un peu mélancolique à la fois.
Il replonge à nouveau dans ses souvenirs :
-        « Mon père n’était pas un homme d’affaires à proprement parler, plutôt un artiste ambitieux. Il avait en revanche la passion de l’innovation, et mettait la technique au service de ses idées. Je le voyais à l’œuvre... Sa machine à coudre était un prototype, une petite merveille ! Je me souviens aussi qu’il avait inventé un procédé pour coller les peaux sans risquer de les tâcher. C’était un précurseur, pas un capitaine d’industrie. Et puis il y avait la maladie qui le rattrapait à intervalles réguliers. La famille Schimel avec laquelle il s’était associé a repris le nom. La suite est bien connue : Zilli en lettres d’or dans les capitales les plus prestigieuses. Paris, c’était le rêve de mon père, depuis toujours ! De ce point de vue, il a été exaucé, et même au-delà… A  Lyon, il est resté les ateliers. Mon père aimait bien y retourner et il était très fier de l’essor des établissements. Les Schimel ont su faire grandir Zilli, en faire une vitrine. Mon père, lui, avait écrit le début de l’histoire. Vous vous rendez compte qu’à près de 90 ans, il continuait à créer, à inventer des modèles…»
 La voix de Bernard Zilli se fait plus hésitante, comme voilée :
-       « Toute cette histoire, des débuts en Italie à la rencontre avec la  France, d’autres que moi en ont parlé dans les récits des frioulans. Ses compagnons de route. L’amitié, c’était sacré pour mon père. Presque une religion… Il repose désormais en paix au cimetière de la Guillotière. Nous y étions ce matin, alors je me suis dit que c’était le bon jour pour vous raconter tout ça… »
Je suis impressionnée. Et parviens à dire combien j’ai trouvé son récit captivant :
« Quel personnage ce Téo, si je peux me permettre d’utiliser son diminutif. J’aurais beaucoup aimé le connaître. Vraiment. Je serai ravie d’en apprendre plus sur  votre père... Une autre fois peut-être ? Sa vie pourrait bien inspirer un livre, vous savez, ou même un film. Pas un biopic, trop tendance, même la papauté s’en mêle aujourd’hui ! ». Le ton de la conversation redevient plus léger :
-       « Pourquoi pas ? Si vous y avez trouvé de l’intérêt, d’autres y seront sensibles également… En effet, mon père n’était pas un sujet ordinaire... Et puis j’ai encore beaucoup d’anecdotes en réserve. Mais assez parlé du passé pour aujourd’hui ! La vie doit reprendre son cours… »
Je poursuis en pensée : oui, pourquoi pas des images pour ressusciter l’histoire d’un petit tailleur italien très doué, trop peut-être, et dont le nom est devenu un symbole dans l’univers de la mode. Il faudrait aller jusqu’à Borgo Zilli, non loin de San Daniele, le point de départ… Daniel, c’est aussi le prénom de mon grand-père. Il n’était pas frioulan mais toscan. Peu importe : les racines, toujours un fameux héritage.
Et puis se rendre à Paris, au cœur du triangle d’or où Zilli a son nom, gravé. Son Panthéon à lui…
Quelqu’un m’arrache à ma rêverie. Tout autour, les groupes de dispersent petit à petit.
De retour chez moi, je me lance dans une recherche sur Téofilo Zilli et je découvre qu’il est né un 31 octobre. Simple coïncidence ou esprit malicieux à l’origine de la conversation du jour …

Il faudra d’une manière ou d’une autre lui donner une suite, en reprendre le fil, soigneusement, confectionner une trame, à la hauteur de Zilli, pas par goût du luxe mais pour retracer le chemin parcouru par cet homme. J’en suis convaincue. Je pense au Rendez-vous des étrangers, ce roman d’Elsa Triolet, écrit dans les années 50.  A la place des immigrés de l’époque, choisie, subie ? Je pense à ma famille aussi ... Et puis, simple curiosité mais j’ai oublié de demander au fils de Téo s’il devait son prénom à la fameuse traversée du col du Petit Saint Bernard. Comme un souvenir de l’ascension de son père, un génie en marche … 


Impossible de ne pas songer, en parallèle, à tous ceux qui aujourd’hui encore prennent la route pour prendre en main leur destin.